Un soir de la semaine dernière, je suis tombé sur la grille tarifaire d'une grande agence web wallonne. Une vraie maison : une vingtaine de salariés, quinze ans de métier, des certifications partout. Réflexe d'ancien contrôleur de gestion, j'ai sorti la calculatrice. 139 € par mois, pendant 60 mois.
8 340 €.
Pour un site vitrine de cinq pages, 450 mots par page. La formule du dessus, 199 € par mois, arrive à 11 940 €. La Premium à 14 940 €. Et encore : ces montants sont précédés d'un « à partir de ».
Ce qui me dérange n'est pas ce que vous croyez
Rien de caché là-dedans. Les chiffres sont publiés, en ligne, accessibles à tout le monde. L'agence en question fait du travail sérieux pour des clients qui, pour la plupart, sont contents. Ce n'est pas une arnaque.
Ce qui me dérange, c'est qu'à peu près personne ne fait la multiplication.
139 € par mois, ça passe. C'est un abonnement téléphone un peu costaud, une demi-voiture de société. 8 340 €, c'est autre chose : c'est un montant qu'on compare, qu'on discute, pour lequel on demande un deuxième avis. Les deux nombres sont pourtant rigoureusement identiques.
Le calcul que je poserais dans un comité de direction
Décomposons ce que financent ces 8 340 €, comme je l'aurais fait dans ma vie d'avant.
L'hébergement et les sauvegardes sont inclus. Comptons large : 20 € par mois chez un hébergeur belge sérieux, soit 1 200 € sur cinq ans. La maintenance incluse est de deux heures par an — dix heures sur la durée du contrat, disons 900 €. Il reste donc plus de 6 000 € pour la construction d'un site de cinq pages. Un site vitrine comparable s'achète entre 1 500 € et 3 500 € chez la plupart des indépendants et petits studios du pays. Chez moi, il coûte 1 900 € HTVA, prix affiché.
Le marché, lui, est pressé. D'après le SPF Économie, 20 % des entreprises belges n'avaient pas encore de site web en 2022 — elles étaient 42 % deux ans plus tôt. Des dizaines de milliers d'indépendants se sont équipés dans l'urgence, en comparant des mensualités plutôt que des totaux. Terrain idéal.
Pourquoi la mensualité gagne toujours
L'économiste Richard Thaler a décrit le mécanisme dès 1985 sous le nom de comptabilité mentale : nous ne jugeons pas un prix, nous jugeons la case dans laquelle il tombe. 8 340 € tombe dans la case « investissement », celle qui déclenche la réflexion. 139 € tombe dans la case « frais du mois », celle de Netflix et du smartphone « offert » avec l'abonnement. La mensualisation ne change pas le prix. Elle change la question. Non plus « est-ce que ça les vaut ? » mais « est-ce que je peux me le permettre ce mois-ci ? ». Presque tout le monde peut.
Reste l'engagement. Soixante mois, pour une petite entreprise, c'est long. En cinq ans, on change d'activité, de nom, d'envies, parfois d'associé. Le contrat, lui, ne change pas. Et la mention « le client est propriétaire de son site », fréquente dans ces formules, mérite une lecture attentive : propriétaire de quoi, exactement, quand le domaine, l'hébergement et l'outil de gestion restent chez l'agence ? Les trois questions que je poserais avant de signer : à qui appartient le nom de domaine, puis-je partir avec les fichiers, et que reste-t-il si j'arrête de payer au mois 24 ?
Ma part du problème
Je serais malhonnête de jouer les vierges effarouchées. Chez PricewaterhouseCoopers puis en contrôle de gestion, j'ai passé des années à construire des étalements de paiement précisément parce qu'ils font signer. Et aujourd'hui, indépendant à Wavre, je vois très bien ce qu'un revenu mensuel récurrent apporterait à mes propres mois creux. J'y ai pensé. Je vends d'ailleurs du récurrent : un suivi annuel à 500 € ou 1 200 € HTVA, hébergement compris.
La différence ne tient pas à la vertu. Elle tient à une ligne du contrat : mon suivi se résilie par simple message, le site et le domaine restent au client, et rien ne s'écroule s'il part. Un abonnement dont on peut sortir librement est un service. Un abonnement dont on ne peut pas sortir pendant cinq ans est un crédit qui ne dit pas son nom.
Le calcul, posé
Sur cinq ans, pour un site vitrine :
| Location | Achat + suivi | |
|---|---|---|
| Site | inclus | 1 900 € une fois |
| Hébergement, sauvegardes | inclus | inclus dans le suivi |
| Maintenance | 2 h/an | suivi 500 €/an, résiliable |
| Total sur 5 ans | 8 340 € | 4 400 € |
| Sortie anticipée | engagement 60 mois | libre, fichiers et domaine à vous |
Alors, on achète ou on loue ?
Les montants de gauche viennent d'une grille publiée en ligne par une agence belge, consultés en septembre 2026. Ceux de droite sont les miens — jugez-en avec la même méfiance que je recommande pour les autres.
Un site, au fond, ça s'achète ou ça se loue ? Je n'ai pas de réponse universelle. Une voiture de société se loue très bien. Mais une voiture ne porte pas votre nom, votre histoire et votre carnet de commandes. La seule ligne d'un contrat qui dise la vérité sur toutes les autres, c'est le prix de la sortie.
Sources : SPF Économie, « Digitalisation des PME », chiffres 2020-2022 ; Richard Thaler, « Mental Accounting and Consumer Choice », Marketing Science, 1985 ; grilles tarifaires publiques d'agences belges, consultées en septembre 2026.
